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Thủ công giấy

Le témoignage rare d’un policier de la BRI dix ans après le 13-Novembre: "Je me souviens surtout du bruit que faisaient me$ pa$ dan$ Ie $ang"

  • Photo du rédacteur: Pierre Howard
    Pierre Howard
  • 14 nov. 2025
  • 4 min de lecture

Dix ans ont passé depuis les attentats du 13-Novembre 2015, mais Chris*, membre de la Brigade de recherche et d'intervention (BRI), n’a rien oublié. Ce soir-là, il faisait partie des policiers envoyés au Bataclan, au cœur d’un drame devenu l’une des blessures les plus profondes de la France contemporaine. Aujourd’hui encore, il appartient à cette même unité avec laquelle il a participé aux commémorations. Pour la première fois, il accepte de revenir longuement sur ces heures suspendues.


Il se souvient d’un moment banal, un soir simple passé à la maison avec des amis, devant un match de football. Puis un bruit inhabituel, une détonation, comme si l’air lui-même venait d’être heurté. Une seconde explosion, et cette fois les messages qui arrivent en cascade sur les groupes de service. Ce sont les permanents de la BRI, dont il fait partie, qui doivent se préparer. Sans réfléchir, il quitte son domicile et file rejoindre ses collègues. À l’époque, les équipes sont basées au 36, quai des Orfèvres, dans les étages sous les combles. En route, la radio annonce l’impensable : des hommes ont pénétré au Bataclan. Ils tirent, l’attaque est en cours.



Chris se souvient du trajet, du changement d’atmosphère presque physique, de la concentration qui remplace l’incrédulité. Une fois équipé, il rejoint la colonne constituée par la première équipe déjà entrée quelques minutes auparavant. Avant de franchir les portes de la salle de spectacle, il envoie un dernier message à sa femme et à son fils. Il est 22 h 23.



Son premier souvenir en entrant est paradoxal : un silence. Un silence dense, presque irréel, qui semble engloutir tout le reste. Et puis la lumière d’un projecteur, qui éclaire la fosse. Il en garde une image précise, presque figée. Son corps continue d’avancer, mais son esprit connaît une seconde de flottement. Devant lui, un chaos difficile à décrire : des personnes allongées, certaines immobiles, d’autres encore vivantes, dissimulées sous les corps pour tenter d’échapper à la violence. Et, parmi ces silhouettes, un jeune couple qui ne se lâche plus.



L’ouïe revient ensuite. Des murmures, des soupirs, des appels à l’aide. Mais la mission prime : retrouver les terroristes, empêcher qu’ils ne poursuivent leurs actes. Les équipes s’organisent, fouillent méthodiquement, avancent dans les couloirs menant aux loges où les assaillants se sont retranchés. Pendant ce temps, Chris fait ce qu’il peut pour mettre en sécurité les blessés. Lui et d’autres improvisent des brancards avec des barrières métalliques. Ils soutiennent ceux qui peuvent encore marcher, portent ceux qui ne le peuvent plus.


À un moment, il sent qu’on tire légèrement sur sa jambe. Une femme au sol lui dit qu’elle est blessée, qu’elle pense ne pas s’en sortir, mais qu’il doit sauver son mari. Chris s’approche de l’homme, mais comprend immédiatement qu’il est trop tard. Il continue malgré tout : il faut dégager la zone, sécuriser le passage, éviter de nouveaux drames. En montant sur la scène, il croise un reste sinistre laissé par un des terroristes qui avait déclenché son explosif. Il détourne le regard et poursuit. Et malgré tout, le souvenir qui lui revient le plus souvent est un détail simple mais obsédant : le bruit de ses pas sur le sol couvert de traces.




Pendant près d’une heure, les policiers sortent ainsi des centaines de personnes, dans un ballet d’urgence où chaque minute compte. Ils savent que tant que la zone n’est pas totalement sécurisée, les secouristes ne peuvent pas entrer. Et c’est ce qui, encore aujourd’hui, poursuit Chris lorsqu’il entend certaines critiques : cette idée que les forces n’auraient pas agi assez vite. « Ça me dégoûte », dit-il simplement. Car ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient, dans le pire scénario possible.



Lorsque l’assaut se prépare enfin, les autorités sont déjà sur place, les négociateurs tentent encore d’établir un contact. Mais très vite, le signal « Vert assaut » est donné. Chris se rappelle la tension extrême, la conscience aiguë que tout peut basculer en une fraction de seconde. Les terroristes sont équipés, entraînés, revenus de zones de guerre. Leur matériel est opérationnel. Le couloir est étroit, l’espace fermé, la situation explosive.


Quand la porte est forcée, un premier terroriste tire. Les balles frappent le bouclier lourd, vingt-sept impacts, dont un qui réussit à blesser un policier placé plus loin. L’équipe en hauteur riposte pour obliger les assaillants à baisser la tête. Des grenades assourdissantes sont lancées. La pièce se remplit de poussière. On n’y voit presque plus. L’un des terroristes actionne alors son gilet, ce qui désoriente son complice. Un collègue de Chris aperçoit le geste du second homme, celui qui tente d’atteindre son détonateur. Il agit rapidement, juste à temps.



Le reste de la nuit ressemble à une longue marche entre tension et soulagement. Il faut encore explorer chaque recoin, retrouver ceux qui n’osent plus bouger, les guider vers la sortie. Puis, enfin, sortir du Bataclan. À cet instant, Chris ressent quelque chose d’étrange, presque contradictoire : un soulagement immense. Ils ont survécu. Ils ont neutralisé les menaces. Ils ont sauvé des vies. Il rallume son téléphone. Il est 5 h 30. Et il écrit simplement : « Je rentre ».



Le retour à la base l’achève physiquement. Ses vêtements partent dans un sac, imbibés. Ses bottes aussi. Ses bras portent les traces de ce qu’il vient de traverser. Ses collègues, certains, demanderont un suivi psychologique. Lui dit avoir été épargné, peut-être parce qu’il a été au cœur de l’action, là où l’instinct prend le dessus sur la réflexion. Il n’a rien oublié, et pourtant il continue. Parce que ce soir-là, explique-t-il, ils ont protégé des centaines de personnes. Ils ont formé un rempart. Et certains de ceux qu’ils ont sauvés sont aujourd’hui devenus des proches qu’ils retrouvent chaque année lors des commémorations.



Le président de la République a récemment annoncé que les membres de la BRI seraient décorés de la Légion d’honneur. Chris accueille la nouvelle avec discrétion. Pour lui, c’est simplement une reconnaissance de ce que lui et ses collègues ont accompli. Car malgré les images qui restent gravées, malgré les sons qui reviennent parfois, il ne se voit pas exercer un autre métier. Il sait que ce rôle consiste à se tenir entre la violence et ceux qui ne doivent jamais y être confrontés. Alors il continue, tant que son corps le lui permet.



Parce que protéger, c’est cela, dit-il : voir le pire pour que d’autres ne le voient jamais.

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